Tableaux de Musées
1992
Tirages barytés NB à exemplaires uniques
- Ton travail d’artiste indique une volonté de rupture avec la tradition photographique de représentation du réel. Comment se traduit-elle dans ta façon de travailler ?
- Je photographie très peu. J’exploite simplement au laboratoire un ensemble de négatifs réalisés à une autre époque de ma vie. Il me semble qu’aujourd’hui cela n’a pas de sens de se confronter au réel par le seul jeu du déclenchement dans l’acte photographique. JL Godard disait : “en ce qui concerne l’époque antique nous souffrons du manque d’information, mais sur l’époque moderne nous souffrons du manque du manque d’information”. Cela s’applique bien sur à l’histoire, à l’information, à notre rapport à l’image, mais également à notre confrontation quotidienne à la réalité.
J’essaie par la manipulation des images, de retrouver cette trace du réel, en quête de la figure ; mener cette enquête, comme s’il s’agissait de donner un sens à l’absurde. - Les photographies que tu produis depuis 1989, “Les tableaux de Musée”, se présentent comme des compositions identifiables, dont le sens est renforcé, et mis en péril à la fois, par des titres non dénués d’humour : “Louis XIV à l’île d’Elbe”, “Saint Antoine terrassant le dragon”, “Portrait de l’artiste par lui-même durant son séjour à Minsk”, “Anonyme s’il en reste”.... Mais ces images ne parlent-elles pas en même temps de l’absence du sujet, de sa défection nécessaire à l’image photographique ?
- La photographie me touche quand elle s’approche de ses limites. Quand le paradoxe s’empare d’elle pour en mieux délivrer la substance ; quand elle est utilisée, ignorée, magnifiée, poussée dans ses derniers retranchements.
“ Les tableaux de Musée” pourraient être la mémoire unique d’une collection de peintures classiques qui elle même n’existe pas.
Techniquement, ces bromures à exemplaires uniques, formats divers de 50 X 60 à 350 X 120 cm, sont réalisés sur la base d’un empilement de négatifs, quotidien photographique des archives de l’auteur. L’empilement efface toute trace de réalité réaliste ; il reste des formes, les couleurs immatérielles du n§b, identifiées et transfigurées par le tirage.
Cette série marque dans mon travail la volonté affirmée et systématique de faire exploser l’apparence de l’image, la superficialité de l’acte photographique, l’illusion réaliste et confiante, comme une duperie à sois même.
L’identification “Tableaux de musée” intervient en double manière antagoniste : d’une part dans la relation au spectateur, comme une piste de lecture soulignent le caractère figuratif du chaos, d’autre part, sous l’angle de la photographie, qui affirme dans le paradoxe sa limite à la reproduction.
Entretien avec Françoise Lonardoni