La création des Mondes
1999-2000
Exemplaire unique 60 X 60 cm
composé de :
2 tirages barytés NB format 60 X 20 cm
1 tirage numérique format 60X 20
Première présentation : galerie N°11 - Macon
La Création des Mondes - en est le titre. Je détermine le titre d’une période de travail - je préfère le mot période à celui d’œuvre ou de pièce - avant même d’entreprendre. Le titre détermine la prosodie associée aux photographies et agit comme définition générique de la méthode de travail. Dans le même temps, je fixe la forme, système fixe, volontairement contraignant. : Ici, 2 photographies sur papier noir et blanc, de format 60 X 20 cm utilisables ensemble soit à la française, soit à l’italienne. Ces deux images sont obtenues sur la base de superposition de négatifs classiques et réalistes, superposition répète jusqu’à l’obtention d’un chaos abstrait, à l’intérieur duquel j’identifie plus ou moins facilement des formes figuratives, que je révèle, dépouille, en usant des divers accidents du laboratoire qui m’apportent couleurs, contrastes et épurement. Cette méthode de travail produit un déplacement, un décalage qui m’offre du recul. Je n’interviens plus sur le réel par la photographie, mais sur le réel photographique. M’intéresse également l’aspect aléatoire de la méthode ; De la projection au dépouillement du chaos, le processus photographique propose comme un oracle avec sa multitude d’interprétations possibles, les contraintes et limites des incontournables références culturelles, une forme de jeux, équilibre délicat entre rêve, technique, mémoire et intuition à la recherche d’une image. Cette “Belle Image” ne constitue en fait qu’un point de départ : une forme d’énigme. Une réponse à cette énigme est proposée au travers d’une image noir et blanc d’aujourd’hui c’est-à-dire numérique, image figurative comme une réponse comparée du réel photographique à l’interprétation de ce réel. Ce tirage de format 60 X 20 cm est associé horizontalement ou verticalement aux deux autres images, l’ensemble constituant un carré de 60 X 60 cm. Deux de ces photographies sont par nature à exemplaire unique, chaque image numérique profitant au contraire du caractère multiple de la photographie, se développe à l’infini en association à des mots ou des phrases, formes de précisions ou d’hypothèses nouvelles apportées à la réponse, fruits des méditations sur l’énigme, bénéfice du doute. Ce doute systématique, qui conduit à des corrections, des remises en cause, des propositions, des contradictions, des évolutions s’opposent au caractère pseudo définitif voir déterminant que constituent la ou une photographie et sa médiatisation dès qu’elle ne sont pas soumises à un réel regard critique. La présentation de ce travail sera évolutive au sein de chaque exposition, manière de ne pas couper le fil de la méditation, volonté de refuser l’aspect définitif, empreinte d’une vérité totalisante que peut revêtir l’art parfois dans sa re-présentation, sa médiatisation ou les perversions d’un marché économique et politique. Mon ambition est de proposer un support au questionnement et à la réflexion. Le pluriel apporté au titre est déjà une manière de revendiquer le doute quant à la création, et au développement humain. Les Mondes qu’ils soient Passés, Futur, Politiques, Artistiques, ceux de la Représentation, les Mondes de la mémoire ou de l’Esprit, ceux de l’histoire, les Mondes des Hommes sont un territoire infini d’Aventures.
Blaise Adilon
Blaise Adilon appartient à cette catégorie d’artistes qui ne bornent pas l’acte photographique à la quête de “l’instant décisif”, qui ne segmentent pas le continuum temporel en privilégiant tel ou tel événement. Comme il le dit lui-même fort bien, son objectif n’est pas tant de photographier le réel que de bâtir du sens à partir du réel photographique. Démiurge d’un nouveau genre, il travaille son matériau pendant de longues heures pour créer un monde informe et chaotique d’où surgissent pourtant quelques figures improbables et mystérieuses. Cette révélation de l’image qui s’opère d’abord dans le secret du laboratoire, se poursuit en quelque sorte sous les yeux de chaque regardeur qui, intrigué, s’amuse à découvrir dans le magma photographique des formes nouvelles qu’il n’avait pas encore décelées, des lointains devenus tout à-coup si proche que la photographie semble retrouver, comme par enchantement (mais un enchantement voulu et réfléchi), cette aura dont Walter Benjamin avait diagnostiqué la perte. La valeur d’une œuvre d’art peut en partie se mesurer au nombre et surtout à la qualité “des petits pans de murs jaunes” qu’elle recèle ; ils ne se dévoilent jamais au premier coup d’œil, mais quand ils apparaissent, ils affolent toujours le regard : c’est alors l’instant de plaisir délicieusement panique (5) que tout amateur d’art recherche, celui qui justifie toutes ses courses incessantes dans les musées et les galeries. L’originalité du travail de Blaise Adilon vient aussi du fait qu’il associe ses images “abstraites”, porteuses de figures en forme d’énigme, l’énigme d’une figure déformée. Plus ou moins lisibles (on reconnaît ici un fragment de visage, là un objet, plus loin un paysage), celle-ci semble perdre la trace de son référent pour mieux dérouter notre perception. Le triptyque, qui déploie lentement devant nous ses bandes horizontales ou verticales (deux sont en couleurs, la troisième en noir et blanc), produit l’impression d’un déséquilibre harmonieux et savamment maîtrisé qui, loin de proposer un sens univoque et figé, s’ouvre à une lecture plurielle. Paradoxale et ambiguë, l’image combine avec bonheur, les contraires comme autant de monades indissociables les unes des autres (chacune semble garder son autonomie, sa perfection active, qui piquent au vif notre désir de voir, mais chacune ne se comprend, ne s’apprécient que dans sa relation aux autres, qui la fait exister). Comme le suggèrent la modestie ambitieuse de son titre, “La création des mondes”, l’œuvre de Blaise Adilon ne cherche pas à redoubler le réel, elle se sert de lui pour affirmer sa présence et bâtir sa propre légende : celle d’une réalité éminemment fallacieuse qui laisse libre cours à l’imagination du regard. L’artiste ne cesse d’interroger le médium photographique, tout en évitant les écueils qui peuvent se présenter à lui. Picturales par bien des aspects (le rendu velouté et sensuel de la matière photographique est tout à fait remarquable), ses images ne tombent pourtant pas dans le piège d’un pictorialisme démodé qui, à trop vouloir intégrer la photographie aux arts plastiques (afin de lui donner ses lettres de noblesse), la dépossède parfois de son autonomie d’expression. Abstraites, sans pour autant refuser une évasion concrète dans le réel, elles échappent au danger du formalisme qui guette certains photographes abstraits, lorsqu’ils ne remettent pas en cause les codes de la peinture. À l’instar de quelques-uns des photographes les plus passionnant de l’entre deux guerres, qui étaient soucieux de produire de nouvelles images en s’essayant à toutes sortes de procédés (rayogrammes, solarisations, superpositions, photomontages), Blaise Adilon ne veut pas prendre le risque de figer son médium dans quelque académisme rassurant : il n’a de repos qu’il ne s’engage dans la voie souvent difficile de l’expérimentation. Par ses recherches riches et fructueuses, il s’inscrit dans la grande tradition de la photographie avant-gardiste des années vingt et trente, tout en offrant une œuvre résolument contemporaine dans son projet et ses réalisations les plus réussies.
Fabrice Treppoz